Le problème de l’utilisation de cartes SIM mobiles enregistrées au nom d’une personne autre que l’utilisateur réel n’est plus une question locale propre au marché égyptien, mais est devenu un défi commun à plusieurs marchés des télécommunications. La question est d’autant plus sensible que le numéro de téléphone est lié aux services bancaires, aux portefeuilles électroniques, aux comptes de réseaux sociaux, aux services publics et aux codes de vérification, ce qui transforme toute anomalie dans les données d’enregistrement de la carte SIM en faille au sein de la chaîne de l’identité numérique.
Le phénomène prend plusieurs formes. Une personne peut utiliser une carte SIM enregistrée au nom d’un membre de sa famille ou d’une autre personne pour des raisons sociales et procédurales, ou le problème peut résulter de l’absence de documents d’identité officiels. Dans d’autres cas, la ligne est enregistrée au moyen de données ou de documents inexacts, ou elle est émise à l’insu du titulaire des données, ce qui s’apparente à une fraude et à une usurpation d’identité. Ainsi, toute ligne qui ne correspond pas à son utilisateur réel ne signifie pas nécessairement que son titulaire est victime d’une fraude, mais chaque cas révèle une faiblesse dans le lien entre l’identité, la ligne et l’utilisateur.
Des chiffres internationaux révèlent l’ampleur du fossé
Selon les données de la GSMA, environ 160 gouvernements dans le monde ont imposé l’enregistrement des cartes SIM mobiles prépayées avec l’identité de l’utilisateur. Dans une étude de terrain menée en Algérie, au Bangladesh, en Inde, au Kenya, au Mozambique, au Nigeria et au Pakistan, il est apparu que 18 % des utilisateurs de cartes SIM de l’échantillon n’utilisaient pas de lignes enregistrées à leur nom. En se fondant sur la population des sept pays, qui dépasse 2,1 milliards d’habitants, le nombre d’utilisateurs dépendant de cartes SIM enregistrées au nom d’autrui a été estimé à environ 285 millions de personnes.
Ces chiffres ne fournissent pas une explication unique du phénomène ; les motivations varient d’un marché à l’autre. Dans certains cas, l’enregistrement d’une carte SIM par un membre de la famille au nom d’un autre peut être courant, tandis que dans d’autres marchés, le problème est lié aux documents d’identité ou aux procédures appliquées par les opérateurs télécoms. Quant à l’enregistrement frauduleux de lignes, il s’agit d’une voie différente qui nécessite des outils de détection et d’enquête plus avancés.
Égypte : des plaintes des utilisateurs à l’examen des lignes
En Égypte, le dossier s’est intensifié en août 2026, après que l’Autorité nationale de régulation des télécommunications a reçu des plaintes concernant des lignes mobiles enregistrées au nom de citoyens à leur insu ou sans qu’ils les détiennent. Cela a conduit l’autorité à prendre des mesures contre les quatre opérateurs mobiles et à transmettre le dossier au parquet.
L’autorité a également permis aux citoyens de traiter le cas des lignes apparaissant comme enregistrées à leur nom alors qu’ils ne les détiennent pas, en demandant une « non-détention » et la suspension des lignes faisant l’objet de la plainte, avec la possibilité de transmettre la demande à l’autorité si les mesures de suspension n’étaient pas exécutées. Parallèlement, les opérateurs mobiles ont commencé à examiner une partie des anciennes lignes afin de vérifier la concordance entre les données du titulaire de la ligne, le détenteur et l’utilisateur réel, au milieu de rapports faisant état d’un grand nombre de personnes concernées ciblées lors de la première phase du processus d’examen, sur un total d’environ 127 millions de lignes mobiles.
Que révèlent les expériences internationales ?
L’Inde propose un modèle fondé sur l’autonomisation de l’utilisateur et la détection proactive. Grâce à la plateforme Sanchar Saathi, le citoyen peut connaître les numéros mobiles enregistrés à son nom et signaler ceux qui ne lui appartiennent pas. Selon le ministère indien des Communications, le nombre de visites de la plateforme a dépassé 22 crore, soit plus de 220 millions de visites, à la fin de 2025.
L’Inde utilise également l’analyse des données d’identité et la reconnaissance faciale pour détecter les schémas suspects d’émission de cartes SIM, au lieu d’attendre que le citoyen découvre le problème. Ces outils ne permettent toutefois pas d’empêcher totalement la fraude : la police indienne a révélé en 2026 une affaire au cours de laquelle environ 250 cartes SIM frauduleuses ont été activées au moyen de l’identité et de la photographie d’une seule personne. Ce cas montre que la base de données centralisée nécessite des outils permanents de vérification et d’analyse.
Au Ghana, l’autorité nationale des communications a procédé à un vaste réenregistrement et a associé les cartes SIM à la carte d’identité nationale Ghana Card. En avril 2023, elle a annoncé l’existence d’environ 11 millions de cartes SIM actives et non enregistrées, en fixant une date limite pour achever l’enregistrement avant leur déconnexion des réseaux. Elle a également permis aux citoyens de vérifier le nombre de cartes SIM liées à leur identité et de demander la dissociation des lignes indésirables après vérification de leur identité. Après les différentes étapes d’enregistrement, la base de données centralisée a associé 25,45 millions de cartes SIM à environ 13,98 millions de cartes d’identité nationales uniques.
Quant au Kenya, il a adopté depuis 2022 une vaste politique de réenregistrement qui a abouti à la désactivation des cartes SIM ne satisfaisant pas aux exigences d’enregistrement. Ce modèle indique une option à laquelle les autorités de régulation recourent lorsque la base de données des abonnés devient peu fiable : une nouvelle vérification complète, suivie de la déconnexion progressive des lignes ne remplissant pas les conditions.
Qu’est-ce qui change concrètement ?
La comparaison montre que le traitement du problème ne s’arrête pas à la collecte des données des abonnés. Les cinq tendances qui ressortent de ces expériences sont les suivantes :
- Créer une base de données centralisée : associer chaque carte SIM à une identité fiable et mettre à disposition un registre indiquant les lignes liées à chaque identité.
- Permettre au citoyen de consulter les données : fournir à l’utilisateur un moyen simple de connaître les numéros enregistrés à son nom et de signaler tout numéro inconnu.
- Effectuer une nouvelle vérification avant la déconnexion : accorder un délai pour corriger les données ou prouver son identité avant de désactiver la ligne, afin d’équilibrer la sécurité du réseau et les droits de l’utilisateur.
- Recourir à la biométrie et à l’intelligence artificielle : passer de la simple comparaison des données écrites à la vérification biométrique et à l’analyse des schémas inhabituels.
- Relier les télécommunications à la lutte contre la fraude : partager, dans le respect des cadres juridiques et des règles de protection des données, les signaux relatifs aux numéros dont le caractère frauduleux est établi avec les banques, les portefeuilles électroniques et les organismes concernés.
Dans cette perspective, le numéro de téléphone devient une composante de l’infrastructure fondamentale de l’identité numérique, et non plus un simple moyen de communication. Toute réponse efficace doit combiner l’exactitude de l’enregistrement, la transparence de la consultation, les mécanismes de contestation et la vérification automatisée, tout en évitant une déconnexion immédiate qui pourrait porter préjudice à des utilisateurs n’ayant pas eu la possibilité de corriger leurs données.