Ilya Levtov, fondateur et PDG de Craft, n’a jamais écrit une seule ligne de code au cours de sa carrière. Il a pourtant bâti une entreprise de logiciels âgée de 12 ans, spécialisée dans le renseignement sur les chaînes d’approvisionnement, et affirme qu’elle travaille actuellement avec 35 agences fédérales américaines et génère des revenus récurrents annuels de plusieurs dizaines de millions de dollars. Levtov a levé 42 millions de dollars de financement, après avoir commencé un parcours professionnel qui ne ressemble pas à la trajectoire habituelle des fondateurs d’entreprises de logiciels de la Silicon Valley.
Cette expérience s’inscrit dans une série de Crunchbase News consacrée aux fondateurs de startups issus de milieux non techniques. Le récit ne propose pas une recette affirmant que l’expertise logicielle est sans importance, mais présente un compromis concret : le fondateur non technique peut rencontrer davantage de difficultés pour concevoir le produit et évaluer les talents en ingénierie, mais il peut posséder d’autres atouts en matière de compréhension des clients, de gestion des équipes, de levée de fonds et de conclusion de contrats.
Un parcours professionnel commencé par la musique et le capital-risque
La famille de Levtov a émigré de l’Union soviétique vers l’Angleterre lorsqu’il était enfant. Ses deux parents étant musiciens, il a commencé à jouer du violoncelle à l’âge de quatre ans, puis a fréquenté une école de musique spécialisée à Londres et étudié au Royal College of Music. Il a également participé à un programme d’échange entre l’université Columbia et la Juilliard alors qu’il obtenait un diplôme de littérature anglaise à Columbia.
Levtov a ensuite décidé de conserver la musique comme loisir et de se tourner vers les affaires. Il a travaillé chez Goldman Sachs, puis étudié à la Stanford Business School. Il a ensuite rejoint la startup de publicité technologique Spot Runner, où il a assisté à sa croissance, d’environ 10 employés à près de 200, pendant la période où il y travaillait. Il est ensuite devenu investisseur en capital-risque chez Venrock, avant d’occuper un poste opérationnel chez l’entreprise de services vidéo Crunchyroll. Il a également travaillé chez Deutsche Telekom pour aider des startups de la Silicon Valley, notamment Evernote, Box, Dropbox et Pinterest, à établir des partenariats de distribution.
L’écart entre l’idée et le code
Craft est née d’une tentative infructueuse de créer un réseau social pour les entreprises. Au cours du projet, l’équipe de Levtov a recueilli des données sur les sites web des entreprises, les pages d’offres d’emploi, les équipes dirigeantes et d’autres sources afin de créer des profils d’entreprises. Lorsque ces profils ont commencé à apparaître en grand nombre dans les résultats de Google, Levtov a entrevu la possibilité d’une activité commerciale indépendante.
Mais transformer l’idée en produit a été plus lent que le parcours qu’aurait pu suivre un fondateur technique capable d’écrire lui-même un prototype pendant son temps libre. Levtov affirme que le premier programmeur auquel il a fait appel, en 2012, était un travailleur indépendant payé 20 dollars de l’heure par l’intermédiaire d’Odesk ou d’Upwork. Il devait rechercher des développeurs, leur expliquer sa vision, essayer de vérifier que l’exécution correspondait à ce qu’il imaginait, puis réunir l’argent nécessaire pour financer le développement.
Levtov décrit cette dépendance comme un défaut fondamental aux premiers stades, car le fondateur non technique ne possède pas toujours les connaissances nécessaires pour évaluer le code ou détecter rapidement que la personne technique recrutée ne convient pas. Il affirme que Craft a parfois recruté la mauvaise personne et que ce type de décision a ralenti la croissance de l’entreprise.
Des profils d’entreprises au renseignement sur les chaînes d’approvisionnement
Le produit a néanmoins gagné du terrain. Selon les informations rapportées par Levtov, les profils d’entreprises apparaissaient dans 100 millions de résultats de recherche chaque mois et attiraient environ 2,25 millions de visiteurs organiques. Le tournant commercial est ensuite survenu lorsqu’une personne de Lockheed Martin a contacté l’entreprise, expliquant que les données recueillies pouvaient aider à détecter les changements au sein de vastes chaînes d’approvisionnement.
Le système était capable de repérer des signaux tels que les changements dans les recrutements, le départ de dirigeants et le lancement de nouveaux produits. Lockheed Martin est devenu le premier client entreprise de Craft. En 2020, l’US Air Force a contacté l’entreprise au sujet de l’utilisation du produit pour surveiller 300 000 entreprises de la base industrielle de défense. Levtov affirme que l’entreprise a conclu un contrat de cinq ans d’une valeur de 6,5 millions de dollars après 94 jours.
Cette trajectoire a conduit l’entreprise à se redéfinir : au lieu d’être simplement une plateforme de profils d’entreprises, l’équipe a compris qu’elle opérait dans le domaine des chaînes d’approvisionnement. Plus important encore, les premiers utilisateurs n’étaient pas des développeurs à la recherche de meilleurs outils de développement, mais des organisations confrontées au problème de la compréhension d’un réseau complexe d’entités et du suivi de ses évolutions.
Pourquoi cette expérience compte-t-elle pour les fondateurs et les investisseurs ?
L’histoire de Craft montre qu’un parcours non technique ne supprime pas le besoin d’expertise en ingénierie, mais modifie la manière dont les risques sont répartis au sein de l’entreprise. Au début, le fondateur technique peut donner à l’entreprise une capacité plus rapide à tester l’idée et à construire le produit, tout en disposant d’un moyen direct de relier le concept commercial au code qu’il exécute. Le fondateur non technique peut, quant à lui, compenser cela par une plus grande capacité à comprendre le marché, à dialoguer avec les clients, à établir des relations et à lever des fonds.
Levtov a été directement confronté à ce biais lorsqu’il a commencé à lever des fonds à Londres en 2015 et 2016. Il a constaté que certains fonds mettaient l’accent, dans leur discours, sur le soutien aux fondateurs techniques. Il ne s’est toutefois pas considéré comme totalement exclu : son parcours à Stanford et chez Venrock l’a finalement aidé à lever des fonds auprès de Downing Ventures au Royaume-Uni, puis d’Uncork Capital après son retour dans la Silicon Valley.
Levtov estime que l’intelligence artificielle complexifie le débat, puisqu’il devient possible de construire des portions toujours plus importantes de logiciels sans expérience traditionnelle de la programmation. Il n’en conclut toutefois pas que les fondateurs techniques ne sont plus importants. Selon lui, la combinaison idéale réunit souvent les deux profils : un fondateur qui comprend profondément la technologie et un autre qui maîtrise les affaires, les clients et les transactions.
La conclusion pratique de l’expérience de Craft n’est pas que la technologie peut être contournée, mais que les besoins de l’entreprise évoluent au fil de ses phases de croissance. À un moment donné, la priorité peut être de construire le produit, puis passer, à une autre étape, au recrutement, aux ventes, au positionnement, au marketing ou à la conclusion de contrats. Les questions ouvertes restent liées à la capacité du fondateur non technique à constituer une équipe d’ingénierie fiable, à mesurer la qualité de l’exécution et à prendre rapidement des décisions lorsqu’il ne peut pas examiner lui-même les détails techniques.